Chroniques du Bengale (1)

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Bangladesh - Dhaka
de Chamsia, le 31-01-2009

Chroniques du Bengale (1)

Pays : Bangladesh.
Ville : Dhaka.
Quartier : Gulshan.
Un matin comme les autres où je me réveille la gorge sèche, les yeux collés et le voile de la moustiquaire sur mon visage. Le doux son des chauffeurs claquant les portes de leur outil de travail dans la caisse de résonance qu’est la cour, les hommes-hurleurs qui crient les vertus de leur marchandise, les pots d’échappement et autres klaxons, tout ce petit monde à mon chevet de si bon matin. Mon premier geste, ouvrir la porte-fenêtre et laisser échapper tous ces petits ennemis qui ont cherché à se ravitailler gratis. Quand on m’avait dit que Janvier-Février était la meilleure période, on avait omis de me signaler que c’est aussi celle où les moustiques sont les plus voraces. Le premier soir, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, et me suis admirée à 3h30 du matin avec la moitié du visage dévorée. Le deuxième soir, je bénissais l’inventeur de la moustiquaire, et jurais qu’on ne m’y prendrait plus...

Petit déjeuner à la française, du thé et des toasts beurrés, un semblant de confiture chimique et le Daily Star pour avoir quelques nouvelles du monde : les décrets de la nouvelle Premier Ministre du pays, le discours d’Obama à Washington, tant de morts à Gaza, le réchauffement climatique. Une bonne journée qui s’annonce. La lumière du soleil perce le brouillard de pollution et vient se figer sur les feuilles des arbres du balcon. Un mollah appelle ses fidèles à ne pas oublier que Dieu les regarde, tout comme la cuisinière rappelle à son collègue que les patates ne vont pas s’éplucher toutes seules.

Mon premier contact avec la Cox. Depuis 4 ans au point mort, elle séjourne dans un coin du chantier naval d’Yves, mon hôte. Je suis évidemment toute émue de la voir enfin pour de vrai, et malgré tout ce que j’ai pu entendre, elle est en parfaite santé, prête à se dérouiller les jantes. Je trépigne et sautille autour comme un chamane Apache autour d’un feu sacré. J’invoque les esprits Volkswagéniens et ne doute pas une seule seconde que cette petite voiture verte me mènera jusqu’à Paris. Les clés corrodées ouvrent mon sésame et l’intérieur est encore mieux que l’extérieur. Elle a cette douce odeur de vieux grimoire, des araignées un peu partout, quelques tâches de rouille et le volant au cuir craquelé. Mais les sièges sont presque neufs, et le tableau de bord est resté intact de même que le compteur qui affiche 0000002 km ! La simplicité est de rigueur, un volant, deux clignotants et trois boutons (phares, essuie-glace, warning). Pas de rétroviseurs latéraux ni de ceinture, ici on conduit à l’oreille et au bon vouloir divin. Sous le capot arrière, des disques et des fils, un Made in Brazil, du cambouis et de l’huile. Première mission : trouver comment s’appelle chaque pièce et surtout, à quoi fichtre ça peut bien servir... Bien que le moteur ne tourne pas encore, faute de batterie et de connexion électrique, les pièces essentielles sont en bon état. Je suis rassurée et range mes cauchemars de moteur neuf à importer dans un tiroir. Pour parler technique, il s’agit d’un modèle 1200cc (1192 cm3), 7 CV de puissance fiscale, 34ch de puissance DIN. Construite en 1974, elle est équipée de certains aménagements de 1300cc, comme le circuit électrique en 12V et un carburateur Solex 31PICT. La voiture à vide pèse 760kg (108kg pour le moteur), et ne supporte pas plus de 1160kg (soit une charge supplémentaire de 400kg, ça va être limite pour les cadeaux…).

Pour revenir à des considérations plus pragmatiques, je me demande comment je vais faire pour conduire dans ce pays. Ayant le volant à gauche et la conduite étant à droite, je pars déjà avec un handicap. S’il n’y avait que ça... La « nationale » qui mène au chantier naval, dans la banlieue nord, est une quatre voies sans signalisation avec un terre-plein central et des bas-côtés ensablés. Constamment embouteillée, il faut en général une bonne heure pour faire une quinzaine de km. Pas de code de la route, chacun fait comme il le sent. Se côtoient donc de chaque côté quatre files de bus bondés, un gamin de 15 ans au volant, et de camions indiens sur la voie express. La voiture est un pauvre véhicule insignifiant, et les rickshaw moto et vélo sont des insectes nuisibles. On croise parfois des passants courageux qui risquent leur vie à courir pour traverser la route.
La route est, outre ce chaos, le royaume de la couleur. Les bus sont dessinés sur le patron d’une boîte de sardines verte, violette ou rouge, fenêtres et roues en plus, sauf qu’ici on met aussi les sardines sur le toit. Les camions au capot jaune sont décorés de paysages bucoliques et de métal clouté, jamais en manque de romantisme pour des choux-fleurs. Les rickshaw à moteur sont presque comme en Inde, mais la cabine de pilotage est hautement sécurisée, cage de fer vert où même passer les doigts est risqué. Quant aux rickshaw-pullah (à vélo), ils sont ornés de visages de stars peints en rose fluo avec des expressions toujours dramatiques. Tout ce petit monde laisse place à chaque corps de métier, vendeurs de cacahuètes, de bananes ou de cigarettes à la pièce, un thé au lait trop sucré, des magazines kitsch et des cartes SIM à 5 euros. Au feu rouge, on propose le Lonely Planet, enfin, une photocopie, où le prix diffère en fonction de la qualité du papier. Les mendiants gravitent par milliers, un gamin à demi-mort dans les bras d’une furie, un jeune sans doigts, un vieil aveugle, un homme-tronc. Tout existe, même ce qu’on n’oserait pas imaginer. Et les gens indifférents tranchent parmi eux, les femmes surtout. Ici des saris multicolores aux reflets brillants, là des salwar élégants, ce costume 3 pièces composé d’un pantalon bouffant, d’une tunique jusqu’aux genoux et d’un long foulard porté de part et d’autre des épaules, ou encore une jeunette au jean’s moulé. On croise quelques voiles noirs en travers du visage, qui la plupart du temps cherchent plus à cacher la graisse de la femme mariée que le visage d’une beauté. Les mœurs acceptent les bras nus et le ventre à l’air, mais c’est une injure que de montrer un bout d’épaule.

Rien de tel qu’une petite balade en bateau pour s’échapper de ce brouhaha citadin. Une virée à deux heures de route, plein nord, où Brahmapoutre et Gange marient leurs eaux. Nous avons rendez-vous avec une dizaine d’éminents personnages pour une croisière musicale à bord du B-613. Ce bateau est un des premiers bijoux d’Yves et Runa, vieux gréement typique du Bangladesh, il est aménagé en une sorte d’hôtel pour recevoir les rares touristes de passage dans ce coin du monde. Nous voguons avec les derniers rayons du soleil au milieu des eaux calmes, regardons les courageux pêcheurs plonger le fil de leur vie quotidienne dans les sédiments grisonnants du fleuve. L’atmosphère y est aussi chaleureuse que dans un cocon, l’ambiance est tamisée par la lumière des bougies et la légère humidité qui vous chatouille le visage. Attraction ou répulsion, le Bangladesh joue avec vos sentiments.

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