Varanasi, Bénarès de son nom anglicisé. Il est 11h du matin, brouillard et gadoue se sont coordonnés pour m’accueillir. La bruine matinale a recouvert les briques de la chaussée par une boue marron mélangée d’excréments bovins et de toutes sortes de curiosités : feuilles de bétel, crachats rouges, journaux, plastiques et autres déchets organiques. Ici une biquette habillée d’un T-shirt violet, là une chienne avec les mamelles au ras du sol, et partout des vaches, des vaches et des vaches. Blanches, noires, rouges, jaunes, des vaches et encore des vaches. La densité de population est aussi impressionnante qu’à Delhi, à laquelle il faut ajouter son équivalent d’animaux vivant aux côtés des hommes. Saupoudrez de rickshaw, motos, vélos, bus et vieux babu venus finir leur jours dans la ville la plus sacrée de l’hindouisme, et vous aurez une petite idée de l’ambiance des rues de Varanasi.
Petit quart d’heure théologique. En effet, Varanasi est la ville de Shiva, un des dieux les plus vénérés de l’Inde. Il forme avec ses confrères Vishnu et Brahma, la Trimurti soit le principe suprême d’organisation du monde. Chacun a une fonction bien précise dans l’ordre socio-cosmique : Brahma est le créateur, Vishnu le préservateur et Shiva le destructeur. On fait donc appel à ce dernier quand les démons trop puissants ne peuvent être détruits autrement qu’en engloutissant le monde avec eux. Bien peu de douceur féminine me direz-vous dans ce monde de brutes de dieux. A mon sens, les Indiens de l’Antiquité ont sublimé le rôle de la femme, car outre celui de la compagne, il existe une déesse ultra puissante qui réunit en une seule la part féminine de tous les dieux existant, Durga. Et chaque déesse est une des multiples facettes de Durga. Vous suivez toujours ? Bon, revenons à Varanasi…Le Gange a ceci de particulier qu’un bain dans ses eaux permet de se purifier de ses péchés, de cette vie et des antérieures, et mourir sur ses berges devient l’ultime libération du cycle des réincarnations.
On peut refermer le chapitre théorique, et entrer dans la réalité. De nombreux vagabonds en fin de vie viennent terminer leurs jours ici. Les plus pauvres et les plus atteints physiquement s’en remettent à leur karma et aux bourses des généreux touristes pour espérer se payer une crémation avec de la sciure de bois. Les autres viennent en famille et ont droit à de somptueux bûchers de santal au Manikarnika Ghat. Le corps est soigneusement recouvert de tissus dorés et chacun attend en priant les dernières flammes. Puis on se baigne, on se rase, et on repart. Next please ! Voilà ce qu’est la surpopulation… Selon les dires de certains on effectue jusqu’à 200 crémations par jour. Et à chacune, on vous y convie comme on vous emmènerait à Dysney World. Malheureusement, la grâce de Varanasi ne m’a pas tout à fait touchée. A cause de ce côté foire à bestiaux peut-être, ou tout simplement parce que la lumière est restée bloquée au dessus d’une solide épaisseur de nuages. J’ai pourtant essayé ! Une longue marche le long des multiples ghats, ces escaliers qui mènent au fleuve et font office de berge, m’a plus permit de faire le décompte des gens qui viennent vous harceler pour vous parler que de savourer le soi-disant mysticisme. Comme disait Huxley « voyager c’est découvrir que tout le monde a tort », on pourrait résumer ainsi mon passage à Varanasi. Trop d’attentes, trop de lecture, trop de perturbations, je ne sais pas, je n’ai pas réussi à apprécier.
J’ai malgré tout gardé un peu de curiosité et suis allée faire une promenade en bateau, une autre en moto, et ai pu voir la ferveur d’une Pooja au temple des singes. Les fidèles viennent ici rendre hommage à Hanuman. On entre dans le temple sans chaussures ni téléphone ni appareil photo, un toucher des marches et une bénédiction au front, passage par l’achat de fleurs et de pâtisseries que l’on fait bénir. La musique est prenante, on psalmodie des chants et on lève les bras pour que le dieu entende mieux. C’est un moment fort, assez entraînant, où je me perds dans des réflexions sur l’ego. Comment en avoir dans une telle masse de gens ? Je médite aussi sur la puissance des images et la signification qu’on peut leur donner. Je comprends que certaines religions soient iconoclastes, quand on voit l’importance qui leur est donnée. J’en arrive à la conclusion que le Bouddha ne pouvait bien naître qu’en Inde, car ici toute personne un peu exceptionnelle devient une légende !
Le dernier jour donc, je me réconcilie tout doucement avec la spiritualité des lieux. On est dimanche, les gamins jouent avec des milliers de cerfs-volants, certains se battent au fil coupant et d’autres courent aux quatre vents pour collecter les bouts de papier vaincus. Je fais une petite offrande de fleurs au Gange, une bougie dans des pétales de rose, et admire la plaine lune monter et rougeoyer sur l’horizon du fleuve. Définitivement, il faut être sur ces gardes avec cette ville, elle est comme une femme timide qui ne se livre pas au premier regard.
Je m’autorise pendant ce court séjour à Varanasi, une petite escapade archéologique. Ayant suivi des cours d’art indien à la fac, j’avais envie de voir de mes propres yeux le site de Sarnath, à une dizaine de kilomètres de là.
Sarnath est un haut-lieu du bouddhisme, car c’est à cet endroit précis que le Bouddha a rencontré ses premiers disciples et fait son premier sermon, après l’Eveil à Bodhgaya. Ces deux épisodes sont très souvent représentés dans la statuaire et la peinture à presque toutes les périodes de l’Histoire. Le site, ou « Parc Archéologique » d’aujourd’hui, montre des vestiges plus tardifs, datant du règne d’Ashoka (IIIe s. av. J.-C.). Il a été le premier souverain à avoir adopté le bouddhisme comme religion d’Etat. Des ruines éparpillées dans un vaste espace à la pelouse remarquablement tondue et verte, des bâtiments identifiés comme des monastères ont été conservés sur quelques niveaux de briques cuites. Egalement, le fameux pilier d’Ashoka, un fragment ici où sont inscrits des « édits », le chapiteau étant toujours l’emblème de l’Inde : quatre bustes de lions adossés à la barbiche bouclée. Le Dhamek Stupa est un bâtiment immense, d’une trentaine de mètres de hauteur et presque autant de diamètre, qui présente encore quelques décors floraux et svastikas anciens.
Le parc est agréablement calme, quelques pèlerins venant faire le tour du stupa dans le sens de la circumambulation (sens des aiguilles d’une montre), et d’autres curieux de toutes confessions venant juste rendre hommage. Je suis surprise par autant de calme. L’explication viendra plus tard, quand j’apprends que les enseignements du Dalaï-Lama, présent depuis deux jours à Sarnath, terminent à 15h30. L’afflux est alors massif et haut en couleurs, la tenue vestimentaire de chacun prouvant un peu plus combien ils viennent de loin. Tibet, Ladakh, Chine, moine ou nonne au crâne rasé et à la tenue pourpre, vieille bonne femme descendue de sa montagne avec ses tresses et son sac tenue à la force de son front, gamins de la ville venus faire des prières et jouer autour des bâtons d’encens. Parmi eux quelques néo-bouddhistes ou Occidentaux en mal de religion, hippies des temps modernes. Longs moments d’observation méditative.
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